jeudi, 01 juin 2017 15:58

Vers la reconstitution du monopole de l’opérateur historique ?

Écrit par  Iris Chapuis, consultante mc2i Groupe

Il n’y a pas que les grands opérateurs (Orange, SFR, Bouygues) qui s’affrontent entre eux. Les petits opérateurs (Coriolis, La Poste…) commencent à se rebeller pour exister au même titre que les plus grands. Aujourd’hui, on peut se demander si une ouverture des réseaux télécoms à la concurrence ne favorisera pas une domination continue des pionniers.

 

Le marché des télécoms, libéralisé au début des années 90, a, depuis, vu émerger plusieurs opérateurs alternatifs. Télé2 Mobile ou Neuf Télécom ont été les premiers à avoir du succès sur le marché de la téléphonie fixe. Les regroupements et les nouvelles offres triple-play ont néanmoins exclu ces acteurs souvent positionnés sur une seule catégorie de service.
Ces nouvelles offres, portées par des opérateurs mobiles virtuels (MVNO), possèdent toutes les caractéristiques d’un opérateur mobile en dehors de la couverture réseau radio : c’est ce que l’on appelle le dégroupage. L’avantage d’utiliser plusieurs couvertures réseaux en utilisant les boucles de cuivre restantes, est de pouvoir négocier les meilleurs tarifs ou services. Cependant, ces derniers mètres de cuivre sont gérés en sous-traitance par un seul opérateur : Orange.
En janvier 2012 Free fait son entrée sur le marché, mais ne disposant que d’une faible couverture l’opérateur décide de signer avec Orange un contrat d’itinérance permettant d’échanger des données via le réseau radio d'un autre opérateur mobile.


La fibré dédiée, une solution onéreuse

Aujourd’hui, même si Free dispose de la couverture 4G la moins large du marché, il fait partie des plus grands. Plusieurs opérateurs alternatifs utilisent leurs réseaux pour exister, mais ces dernières semaines beaucoup accusent Orange de monopoliser le marché en les manipulant.
En étant propriétaire du réseau, France Télécom a toujours été le seul opérateur à communiquer ses chiffres, laissant apparaitre une domination excessive du marché.
L’association Alternative Télécom s’est soulevée dernièrement contre le marché de la « fibre entreprises » en accusant Orange d’avoir pu financer seul la construction de son réseau fibre grâce au monopole qu’il avait sur le cuivre et de ne pas vouloir le partager. En effet, sur le cuivre, la location par les MVNO du réseau d’Orange pour commercialiser la data auprès des entreprises a toujours été possible car ce dernier avait pour obligation de proposer des offres de gros.
La Cour des comptes avait énoncé en 2014 dans une décision qu’ « il était indispensable aux opérateurs alternatifs d’avoir accès à la fibre optique, en mode activée » et ce, dans un but d’émergence d’un marché de masse de la fibre optique pour aider les PME. L'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP) a indiqué que les entreprises étaient beaucoup moins raccordées en fibre que les particuliers.
Pour bénéficier du très haut débit fixe, deux possibilités : faire tirer une fibre dédiée ou s’appuyer sur le réseau mutualisé de la fibre résidentielle à travers une offre FTTH Pro. La première solution prend du temps et est assez onéreuse chaque mois pour les petites et moyennes entreprises en termes de déploiement d’infrastructures. Afin d’éviter des pertes considérables de clients à cause d’un retard sur les propositions d’offres, la seconde issue est préconisée pour assurer leur survie. Cependant, détenteur à 60% du réseau fibre entreprise en l’ayant intégralement construit et financé, Orange ne souhaite pas le partager avec les MVNO. Une situation pénalisante et d’urgence pour les PME face à un risque d’éviction. Pour pallier cela, ces derniers pourraient se tourner vers l’offre très haut débit de gros de SFR mais, malheureusement, la couverture réseau n’est pas au même niveau qu’Orange et les petits seraient perdants en termes de rentabilité.
L’association craint également que l’opérateur historique adresse des offres business directement à ses clients et plus aux petits opérateurs qui en ont besoin pour exister. Ce schéma nuirait à un modèle économique récemment construit sur le dégroupage grâce à l’ouverture à la concurrence.

Le dilemme actuel

Une demande a été faite auprès de l’autorité de régulation afin de pouvoir ouvrir le réseau sur la fibre en proposant des offres de gros à des prix raisonnables. L’Arcep rendra sa décision cet été mais préfère intégrer un nouvel acteur dédié au marché de gros, ce qui permettra de proposer une alternative à Orange : Kosc Telecom. Celui-ci a ouvert en mars 2017 son propre réseau fibre afin de contrer le monopole d’Orange, initiative qui rassure mais dérange. La crainte d’une notoriété trop faible pour lui faire face laisse penser à une initiative déguisée ayant pour but de faire taire les petits acteurs du secteur et de laisser le grand perdurer.
Si le régulateur tente de rendre la situation équitable pour tous, France Télécom domine toujours en imposant ses conditions. Aujourd’hui, la reconstitution monopolistique n’est juridiquement pas possible mais ces nombreux signes laissent à penser qu’une domination reste présente.
Les MVNO réussiront-ils à trouver une place pérenne sur ce marché à double vitesse ?

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